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Régularisation tardive des charges du bail commercial : quelles conséquences ?

La régularisation annuelle des charges est l'un des points de friction les plus fréquents entre bailleurs et locataires de baux commerciaux. Provisions appelées chaque trimestre, état récapitulatif transmis avec plusieurs années de retard, justificatifs introuvables : ces situations alimentent un contentieux abondant.


Que risque réellement le bailleur qui régularise tardivement ? Le locataire peut-il obtenir le remboursement de ses provisions sur charges ? Un arrêt récent de la Cour de cassation du 29 janvier 2026 (Cass. 3e civ., n° 24-16.270, publié au Bulletin) apporte une réponse décisive. Le point complet sur l'état du droit.


Sommaire


Depuis la loi Pinel n° 2014-626 du 18 juin 2014 et son décret d'application n° 2014-1317 du 3 novembre 2014, le régime des charges du bail commercial est strictement encadré.


L'article L. 145-40-2 du Code de commerce met à la charge du bailleur plusieurs obligations d'information :


  • annexer au contrat de bail un inventaire précis et limitatif des catégories de charges, impôts, taxes et redevances liés au bail, avec l'indication de leur répartition entre le bailleur et le locataire ;
  • adresser chaque année au locataire un état récapitulatif annuel de cet inventaire, dans un délai fixé par voie réglementaire ;
  • informer le locataire, en cours de bail, des charges, impôts, taxes et redevances nouveaux ;
  • communiquer à chaque locataire, à la conclusion du bail puis tous les trois ans, un état prévisionnel des travaux envisagés dans les trois années suivantes (assorti d'un budget) et un état récapitulatif des travaux réalisés au cours des trois années précédentes, avec leur coût ;
  • dans un ensemble immobilier comportant plusieurs locataires, préciser dans le contrat la répartition des charges et du coût des travaux entre les locataires, en fonction de la surface exploitée.

Ces obligations sont complétées par le décret n° 2014-1317 du 3 novembre 2014. L'article R. 145-36 du Code de commerce précise que l'état récapitulatif annuel inclut la liquidation et la régularisation des comptes de charges, fixe son calendrier de communication (au plus tard le 30 septembre de l'année suivante, ou dans les trois mois de la reddition des charges de copropriété pour les immeubles en copropriété) et impose au bailleur de communiquer au locataire, à sa demande, tout document justifiant le montant des charges, impôts, taxes et redevances imputés.


Sujet lié : Renouvellement bail commercial : procédure


Absence totale de régularisation : le remboursement des provisions

La position de la Cour de cassation est ancienne et constante : l'absence de régularisation des charges dans les conditions prévues au bail commercial rend sans cause les appels de provisions à valoir sur le paiement des charges. Le locataire peut alors en obtenir le remboursement intégral (Cass. 3e civ., 5 novembre 2014, n° 13-24.451, publié au Bulletin).


La même sanction frappe le bailleur qui, sans avoir totalement omis la régularisation, se révèle incapable de justifier la réalité et le montant des charges réclamées (Cass. 3e civ., 9 juin 2015, n° 14-13.555). En d'autres termes :


  • pas de régularisation = provisions sans cause = restitution au locataire ;
  • pas de justificatifs (factures, décomptes, clés de répartition) = restitution également ;
  • le bailleur supporte la charge de la preuve de l'existence et du montant des charges exigibles.

Cette jurisprudence a longtemps nourri un débat : la sanction du remboursement, prévue en cas d'absence de régularisation ou de justification, devait-elle être étendue au bailleur qui régularise tardivement (après le 30 septembre ou le délai contractuel) tout en produisant des justificatifs probants ?


Régularisation tardive mais justifiée : pas de restitution automatique

C'est tout l'apport de l'arrêt rendu par la troisième chambre civile le 29 janvier 2026 (Cass. 3e civ., n° 24-16.270, publié au Bulletin). La Cour de cassation y juge que le bailleur qui n'a pas communiqué l'état récapitulatif annuel dans le délai fixé par l'article R. 145-36 du Code de commerce ou dans le délai prévu au contrat n'est pas tenu de restituer les provisions versées, dès lors qu'il justifie, le cas échéant devant le juge, de l'existence et du montant des charges exigibles.


En l'espèce, un locataire avait assigné son bailleur en remboursement des provisions sur charges versées de 2016 à 2021, les états de dépenses et factures n'ayant été communiqués qu'en juillet 2021, bien au-delà des délais légaux et contractuels. La cour d'appel, approuvée par la Cour de cassation, a rejeté la demande : malgré la tardiveté, le bailleur justifiait du montant des charges réellement exposées.


La Haute juridiction consacre ainsi une distinction fondamentale :


  • l'absence de justification des charges est sanctionnée par la restitution des provisions ;
  • la justification tardive des charges, en elle-même, n'emporte pas de sanction automatique, sous réserve de la prescription quinquennale.

Le contentieux des charges devient donc avant tout un contentieux de la preuve : le délai du 30 septembre n'est pas un délai de déchéance, mais le bailleur doit, à tout moment, être en mesure de produire un décompte précis et dûment justifié.


La limite de la prescription quinquennale

La tolérance jurisprudentielle envers la régularisation tardive connaît une limite majeure : la prescription quinquennale de droit commun prévue par l'article 2224 du Code civil. Les actions personnelles ou mobilières se prescrivent par cinq ans à compter du jour où le titulaire d'un droit a connu ou aurait dû connaître les faits lui permettant de l'exercer.


Concrètement :


  • le bailleur qui tarde trop ne peut plus réclamer au locataire les compléments de charges portant sur des exercices prescrits ;
  • symétriquement, le locataire dispose du même délai de cinq ans pour exercer son action en répétition de l'indu et obtenir la restitution de provisions injustifiées ;
  • la détermination du point de départ du délai (date d'exigibilité, date de la régularisation, date à laquelle le créancier pouvait établir son compte) est souvent débattue devant les juges du fond et mérite une analyse au cas par cas.

Les autres conséquences possibles d'une régularisation tardive

Si la restitution automatique des provisions est écartée lorsque les charges sont justifiées, le retard du bailleur n'est pas pour autant dénué de tout risque. La régularisation tardive demeure un manquement contractuel susceptible de produire plusieurs effets :


  • Responsabilité civile du bailleur : le locataire peut obtenir des dommages-intérêts s'il démontre un préjudice, par exemple l'impossibilité de budgétiser ses charges d'exploitation ;
  • Régularisations massives et imprévisibles : la Cour de cassation a admis l'indemnisation du locataire confronté à des régularisations aboutissant à un montant de charges très supérieur aux provisions appelées sur plusieurs années consécutives (Cass. 3e civ., 8 octobre 2015, n° 14-21.710) ;
  • Fragilisation de la clause résolutoire : un commandement de payer visant des charges non justifiées ou mal régularisées peut être jugé inefficace, faisant échec à l'acquisition de la clause résolutoire ;
  • Délais de paiement : face à un rappel de charges important et soudain, le juge peut accorder au locataire des délais de grâce sur le fondement de l'article 1343-5 du Code civil ;

Tableau récapitulatif des situations et de leurs conséquences


Régularisation des charges du bail commercial : synthèse des sanctions
Situation Conséquence pour le bailleur
Absence totale de régularisation prévue au bail Appels de provisions sans cause : remboursement des provisions au locataire
Charges non justifiées (absence de factures, décomptes, clés de répartition) Restitution des provisions perçues, à hauteur des sommes injustifiées
Régularisation tardive (après le 30 septembre ou le délai contractuel) mais justifiée Pas de restitution automatique des provisions ; charges dues si prouvées
Rappel de charges sur exercices anciens (plus de 5 ans) Créance prescrite : irrecevabilité de la demande en paiement
Retard causant un préjudice au locataire (charges imprévisibles, trésorerie) Dommages-intérêts possibles au profit du locataire
Imputation de charges interdites (art. 606 C. civ., honoraires de gestion, etc.) Clause réputée non écrite ; remboursement des sommes indûment perçues

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FAQ - Régularisation tardive des charges du bail commercial


Quel est le délai légal pour régulariser les charges d'un bail commercial ?

Selon l'article R. 145-36 du Code de commerce, l'état récapitulatif annuel, qui inclut la liquidation et la régularisation des comptes de charges, doit être communiqué au locataire au plus tard le 30 septembre de l'année suivant celle au titre de laquelle il est établi ou, pour les immeubles en copropriété, dans les trois mois suivant la reddition des charges de copropriété.


Le bailleur doit-il rembourser les provisions en cas de régularisation tardive ?

Non, pas automatiquement. Depuis l'arrêt du 29 janvier 2026 (Cass. 3e civ., n° 24-16.270), le bailleur qui régularise tardivement n'est pas tenu de restituer les provisions s'il justifie de l'existence et du montant des charges exigibles. En revanche, l'absence totale de régularisation ou de justificatifs entraîne le remboursement des provisions au locataire.


Pendant combien de temps le bailleur peut-il réclamer un rappel de charges ?

L'action en paiement des charges est soumise à la prescription quinquennale de l'article 2224 du Code civil. Au-delà de cinq ans, la créance du bailleur est prescrite. Le locataire dispose du même délai pour demander la restitution de provisions indûment versées.


Le locataire peut-il obtenir des dommages-intérêts pour régularisation tardive ?

Oui, si le retard lui cause un préjudice démontré : impossibilité de budgétiser ses charges, régularisations massives et imprévisibles affectant sa trésorerie. La responsabilité contractuelle du bailleur peut être engagée.


Quelles charges ne peuvent jamais être refacturées au locataire ?

Pour les baux conclus ou renouvelés depuis la loi Pinel, l'article R. 145-35 du Code de commerce exclut notamment les grosses réparations de l'article 606 du Code civil, les honoraires de gestion des loyers, les impôts dont le bailleur est le redevable légal (comme la contribution économique territoriale), ainsi que certaines charges afférentes à des locaux vacants ou imputables à d'autres locataires.